À en croire les média étrangers, la France est en feu, le pays s’effondre. Peut-on encore voyager en France ? Y est-on en sécurité ? Plongée dans la révolte des lycéens, et ce qu’il en est vraiment vu d’ici !
À ma grande surprise, la plupart de mes élèves vivant à l’étranger m’ont posé cette question : Peux-tu sortir dans la rue ? Dois-je annuler mon voyage à Paris dans 2 semaines ? Les familles de ceux qui habitent ici les ont appelés, paniqués, pour savoir s’ils étaient en sécurité. Et ce avant le 17 octobre !
Les média étrangers ont-il donné une image erronée de la situation ? “La France en flammes”, “Violences organisées”, “La France brûle”, “Le naufrage de la France”, “Une crise irréversible”…
Sans parler des images : incendies, affrontements, vitrines endommagées, interpellations*, violences policières face aux manifestants… On ne peut pas s’étonner de la réaction des lecteurs à l’étranger, qui voient cette semaine la France comme un vaste champ de bataille.
J’aimerais avec cet article nuancer l’image de la France de ces derniers jours, et t’expliquer concrètement ce qu’il se passe et quelles sont les vraies raisons derrière cet événement.
Interpellation → Quand la police arrête ou contrôle une personne dans la rue.
Voilà la chronologie des faits
Jeudi 17 septembre : Première revendications* dans un lycée en Île-de-France. (En France, on est lycéen environ de 15 à 18 ans.)
Lundi 28 septembre : Le mouvement s’étend hors de la région parisienne.
Mardi 29 septembre : Journée de mobilisation dans la fonction publique.
Jeudi 1er octobre : 1027 établissements bloqués, premières violences devant les lycées, le gouvernement annonce la fermeture de 400 établissements, avec mise en place des cours en ligne.
Mardi 6 octobre : “Acte III” → Environ 450.000 manifestants dans plusieurs villes françaises. Le mouvement s’étend aux universités.
Mardi 13 octobre : “Acte V” → Nouvelles manifestations. 214 lycées totalement fermés. Dénonciation des violences → On dénombre plus de 1000 blessés depuis le début du mouvement.
Samedi 17 octobre : Les organisations des jeunes rejoignent d’autres mouvements sociaux, qui convergent lors d’une grande journée de manifestations qui vire au chaos → Magasins saccagés, nombreux dégâts matériels.
Lundi 19 octobre : Blocage du Musée du Louvre, en soutien au mouvement des lycéens.
Samedi 24 octobre : Nouvel appel à manifester.
Revendications → Réclamation de ce que l’on considère comme un droit.
Cette semaine, ce sont les vacances scolaires de la Toussaint en France. Les établissements sont donc fermés, ce qui amène un essoufflement du mouvement pendant quelques jours. Mais on a du mal à imaginer que les manifestations ne reprennent pas dès la rentrée.
Il y a un avant et un après 17 octobre
Je souhaite vraiment faire la distinction entre 2 choses, qui sont apparemment largement confondues :
Les lycéens et acteurs des mouvements sociaux qui manifestent pour faire entendre leurs revendications (certains lycées dans des zones privilégiées participent en soutien aux lycées de zones moins favorisées) ;
Les casseurs et personnes qui n’appartiennent pas au mouvement mais qui profitent de l’occasion pour causer des dégâts.
Quelles sont les véritables revendications ?
Les moyens humains
Manque de professeurs et de remplacements en cas d’absences → Depuis le début de l’année scolaire (septembre), 10 % des cours en moyenne dans le pays n’ont pas eu lieu, faute de professeurs remplaçants.
Surcharge des classes → Il y a entre 30 et 35 élèves par classe. Quand j’étais au lycée (il y a donc… plus de 20 ans 😵💫), nous étions environ 28 élèves par classe.
Manque de personnel encadrant → Il n’y a plus assez de surveillant.es, d’infirmier.ères… Et c’est le cas même dans les écoles des enfants plus jeunes : à la cantine de l’école de ma fille, il n’y a plus qu’un surveillant pour plus de 100 élèves. Les conditions de travail sont si précaires que les postes ne trouvent pas preneurs.
Le rythme scolaire
Les emplois du temps sont très chargés et surtout désorganisés. Dans les autres pays européens, les élèves finissent les cours plus tôt et pratiques des activités sportives ou artistiques l’après-midi. En France, les cours se terminent souvent à 18h, avec des trous dans la journée.
Les conditions matérielles
Les infrastructures sont parfois anciennes, mal entretenues, voire insalubres (tu as du voir la célèbre vidéo du rat dans les escaliers). Ce n’est pas une généralité mais cela concerne suffisamment d’établissements pour être souligné.
Le manque d’adaptation des bâtiments aux températures : il fait souvent très froid en hiver dans les classes (je me souviens que nous ne pouvions pas quitter nos doudounes car il n’y avait pas de chauffage dans toutes les salles) et trop chaud en été.
L’orientation des élèves
Le système Parcoursup, qui détermine la répartition des élèves dans les différentes universités et écoles supérieures, est très critiqué : il est anxiogène et générateur d’inégalités territoriales.
Ce que j’entends quand j’écoute les revendications, c’est que le problème est plus profond que tout cela. À mon avis, ça reflète davantage le sentiment de ne pas être écoutés et considérés de la part du gouvernement, que des manquements uniquement matériels.
Ces demandes ne sont que l’arbre qui cache la forêt*.
L’arbre qui cache la forêt → Un élément mis en avant, qui n’est que la façade d’un problème beaucoup plus profond et important.
La place des jeunes dans le débat public est questionnée : j’ai vu une pancarte dans une manifestation sur laquelle était écrit : “Trop jeunes pour être écoutés, assez vieux pour être gazés”. (“Gazé” fait référence aux gaz lacrymogènes lancés par la police sur les militants.)
“Trop jeunes pour être écoutés, assez vieux pour être gazés”
Quelles réponses du gouvernement ?
Écouter
La première réponse a été de montrer que le gouvernement prend les revendications au sérieux, et a une réelle volonté d’écoute des élèves. Une plateforme de consultation nationale des lycéens a été ouverte en ligne, pour recueillir des témoignages et ainsi comprendre quelles sont les priorités des élèves au niveau national. Le questionnaire est anonyme et permet aux lycéens de partager leurs difficultés du quotidien.
Des temps d’échange sont organisés au sein des lycées afin de créer un espace d’expression au plus proche des problèmes de chaque lycée.
Emmanuel Macron a annoncé une grande table ronde de concertation qui regroupera tous les acteurs concernés pour structurer des réformes de fond.
De plus amples mesures seront donc décidées lundi 26 octobre.
Recruter
Des professeurs de remplacement d’urgence ont été déployés sur tout le territoire pour remédier aux trop nombreuses heures de cours annulées.
Ma question : Si le gouvernement a été capable de mettre en place ce dispositif si rapidement, pourquoi ne l’a-t-il pas fait plus tôt ? Pourquoi attendre que la situation dégénère pour prendre en compte et réagir aux problèmes déjà connus depuis des années ?
Rassurer
Le dispositif Parcoursup sera simplifié et remanié afin de le rendre plus transparent.
Alors, Paris brûle-t-il vraiment ?
Ce qui me chagrine, c’est ce que montrent réellement les média* de cette situation : Pourquoi voit-on plus de voitures en feu que de témoignages d’élèves sur leurs conditions ? Une scène spécifique filmée lors d’un dérapage est-elle représentative de la situation réelle du pays ?
Pourquoi peut-on écrire le mot media avec ou sans s au pluriel ? Car c’est un mot latin : un medium, des media. Aujourd’hui, on dit un media et des media, ou des medias.
Attention donc aux images matraquées ou sorties de leur contexte ! Le mouvement que la France connaît en ce moment n’est pas majoritairement mené dans la violence. Il a un sens profond, qui est selon moi mal reflété dans les média.
Pour répondre à la question de départ : Non les immeubles ne sont pas en feu, oui les français peuvent circuler normalement dans les rues, et non tu ne dois pas annuler ton weekend à Paris !
Les français ont l’habitude de manifester pour faire entendre leur voix. La France est connue à l’étranger pour être un pays révolutionnaire ! Nous sommes attachés à la liberté d’expression, au droit à la révolte. Ce qui n’est pas juste est dénoncé.
Ce qui est perçu depuis l’étranger comme la chute du pays est en réalité une étape nécessaire dans un processus habituel vu d’ici.
Je ne nie pas la violence associée aux manifestations : elle existe ! Mais la réalité est plus complexe qu’un pays qui s’effondre.
À toi de jouer
Quelle est l’image de l’événement reflétée dans les média dans ton pays ? Est-ce que tu as l’impression que ce qui est relayé reflète la réalité ? Ou au contraire, que les média utilisent l’image d’un pays en feu à des fins de sensationnalisme* ?
Dis-le-moi dans les commentaire ou en répondant à ce mail. Je lis et réponds à tous les messages.
Sensationnalisme → L’exploitation par les media du spectaculaire et des sensations fortes pour attirer un large public.
Le titre de cet article fait bien sûr référence au film historique Paris brûle-t-il ? de René Clément, sorti en 1966, et qui retrace l’histoire de la libération de Paris à la fin de la seconde guerre mondiale. Le film est lui-même tiré du livre éponyme.
(Clique sur l’image pour voir la bande-annonce.)
Je t’envoie des clés pour comprendre la société et les cultures francophones, vu de France, avec la langue française comme fil rouge. Être en contact avec la langue en contexte est le moyen le plus efficace d’apprendre.






